16 février 2011
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Port-Vendres accueille les amnistiés (septembre-octobre 1879)

Après les combats et les exĂ©cutions de la Semaine sanglante de mai 1871, plus de 40 000 prisonniers furent jugĂ©s par les tribunaux militaires, pour la Commune de Paris. Sur la dizaine de milliers de condamnations, on compta 95 condamnations Ă  mort (25 hommes furent exĂ©cutĂ©s), 251 aux travaux forcĂ©s (bagne), 1 169 Ă  la dĂ©portation dans une enceinte fortifiĂ©e et 3 417 Ă  la dĂ©portation simple. Il fallut attendre 8 ans pour le vote d’une amnistie partielle et 9 pour le vote de l’amnistie totale.

L’amnistie partielle de 1879

En1879, alors que les rĂ©publicains se sont progressivement renforcĂ©s Ă©lectoralement et politiquement depuis 1871, une loi d’amnistie partielle est enfin votĂ©e. La loi du 3 mars accorde l’amnistie aux « condamnĂ©s pour faits relatifs aux insurrections de 1871 » qui ont Ă©tĂ© ou seront graciĂ©s par le prĂ©sident de la RĂ©publique dans un dĂ©lai de trois mois. Elle exclut les « meneurs » mais elle fait revenir en France un grand nombre d’anciens insurgĂ©s.

A l’automne 1879, Port-Vendres accueillit donc les navires qui Ă©taient partis de NoumĂ©a en juin pour rapatrier des convois de plusieurs centaines de communards dĂ©portĂ©s en Nouvelle-CalĂ©donie. Il y eut un peu plus de 3800 condamnĂ©s qui furent effectivement envoyĂ©s dans ce lieu choisi en 1872 (Ă®le des Pins, presqu’Ă®le Ducos, bagne de l’Ă®le Nou).

Entre le 1er septembre et le 12 octobre, 5 bâtiments accostèrent Ă  Port-Vendres, avec plus de 1500 communards de retour. Le Var arriva le 1er septembre 1879, avec Ă  son bord 410 dĂ©portĂ©s et 4 transportĂ©s. Six jours plus tard, le 7, ce fut au tour de La Picardie qui ramenait 490 personnes dont 88 femmes et 125 enfants. On trouvait parmi ces premiers rapatriĂ©s des soldats condamnĂ©s pour leur participation Ă  la Commune de Narbonne. Puis, le 12 septembre, c’est La Seudre qui accostait avec 117 dĂ©portĂ©s et le 24 La Vire avec 120 dĂ©portĂ©s. Enfin, trois semaines plus tard, le 12 octobre, Le Calvados accosta Ă  Port-Vendres avec 410 communards Ă  son bord.

Port-Vendres

Comment expliquer le choix de Port-Vendres ? Le lieu est d’abord fonction de l’itinĂ©raire choisi. Partant de NoumĂ©a, les navires utilisant la nouvelle route maritime passant par le Canal de Suez arrivent en MĂ©diterranĂ©e, après un voyage de deux mois et demi Ă  trois mois. En revanche, les autres bâtiments, ceux qui passent par l’ancienne voie qui double le Cap Horn, accosteront Ă  Brest, environ quatre mois après ĂŞtre partis de Nouvelle-CalĂ©donie. C’est encore le trajet des liaisons rĂ©gulières. Ce sera la route de tous les autres rapatriements.

Mais, pour les arrivĂ©es massives de l’automne, Marseille ou Toulon auraient pu ĂŞtre le lieu d’accostage. Il semble en fait que les autoritĂ©s aient choisi Port-Vendres parce qu’il s’agissait d’un petit port. La commune comptait alors une population d’environ 3 000 habitants, et l’on peut penser qu’il s’agissait lĂ  d’Ă©viter les troubles et les manifestations trop importantes, en comptant sur un public rĂ©duit. Ce fut en tout cas l’interprĂ©tation la plus courante pour expliquer ce choix, d’autant que l’arrivĂ©e du premier navire, suivi de près par les autres, ne fut annoncĂ©e que dans les tout derniers jours d’aoĂ»t.

Tout fut fait pour empĂŞcher de donner un grand retentissement Ă  ces premiers retours collectifs en mĂ©tropole. Aucune permission demandĂ©e pour aller au-devant des amnistiĂ©s en rade et monter Ă  bord des bateaux ne fut accordĂ©e et ordre fut donnĂ© aux rapatriĂ©s de ne pas rĂ©pondre aux cris de la foule et de ne pas s’agiter. Les amnistiĂ©s reçoivent Ă  bord une feuille de rĂ©quisition et une indemnitĂ© de route et sont invitĂ©s Ă  prendre les trains indiquĂ©s ou les trains spĂ©ciaux mis Ă  leur disposition dans le cas des trajets vers Paris, qui concernent la très grande majoritĂ© d’entre eux. Les dĂ©portĂ©s ne doivent pas s’attarder dans les ports d’accostage et les trains partent dans les heures qui suivent les dĂ©barquements.

Le 1er septembre, Le Var entre ainsi dans le port vers 6 heures et demie. A bord, chaque dĂ©portĂ© doit faire connaĂ®tre sa destination. Le dĂ©barquement commence vers midi. Le train spĂ©cial Ă  destination de Paris quitte Port-Vendres le soir, vers 19h. Avant l’accostage de ce premier navire, les rumeurs circulent selon lesquelles le dĂ©barquement aura lieu de nuit, pour limiter la prĂ©sence de la foule. La nouvelle n’est pas fondĂ©e, mais certains journalistes en viennent Ă  regretter cette simple mesure de « bon sens et d’humanitĂ© » qui aurait consistĂ© Ă  Ă©viter la partie la plus chaude de la journĂ©e, entre la matinĂ©e et le dĂ©but d’après-midi, pour empĂŞcher tous « ces malheureux » d’errer sur « les sables blancs de ce pays torrĂ©fiĂ© oĂą l’ombre est inconnue », pour reprendre les mots du correspondant du Globe.

L’accueil Ă  Port-Vendres …

Rares sont les parents et amis proches des communards parisiens qui ont fait le dĂ©placement jusqu’Ă  Port-Vendres. Mais des journalistes parisiens de diffĂ©rentes tendances politiques et des journalistes Ă©trangers comme celui du Times, couvrant l’Ă©vĂ©nement, des personnalitĂ©s radicales favorables Ă  l’amnistie totale et membres, le plus souvent, du ComitĂ© de secours prĂ©sidĂ© par Victor Hugo et Louis Blanc, se sont dĂ©placĂ©s. A eux se joignent des habitants des alentours.

Dans l’attente du premier rapatriement, le petit port connaĂ®t, selon les nombreux rapports des agents de la PrĂ©fecture de police de Paris envoyĂ©s sur place, la plus grande Ă©motion et effervescence. A l’annonce du bateau, la population se gonfle d’habitants de Perpignan, des villages et villes proches, de Collioure, de Banyuls, d’Argelès, d’amis politiques et de curieux. Les navires du port ont pavoisĂ©, et environ 2 000 personnes stationneraient sur le quai, la foule augmentant au fur et Ă  mesure des heures qui passent. Le bâtiment amarrĂ©, on cherche Ă  monter sur le pont et au moment oĂą les amnistiĂ©s dĂ©barquent, on se bouscule pour leur serrer la main. Une souscription est lancĂ©e pour leur venir en aide et, de chaque cĂ´tĂ© du port, flottent des drapeaux tricolores avec une inscription en faveur de la souscription. Le 7, le deuxième navire entre au port encadrĂ© par une douzaine de barques venues l’accueillir. On note l’enthousiasme avec lequel les habitants locaux reçoivent les rapatriĂ©s, leur servant Ă  manger et accompagnant ceux qui partent vers Paris en gare. Une fois le convoi parti, la fĂŞte continue quelques heures, les cafĂ©s sont bondĂ©s et Port-Vendres est illuminĂ© par des feux de Bengale.

Port-Vendres – Les amnistiĂ©s de la Commune dĂ©barquant du transport Le Var - Le Monde IllustrĂ©, 12 septembre 1879

… Et dans les environs

Sur le trajet, les amnistiĂ©s sont acclamĂ©s aux diffĂ©rentes stations qui suivent : Ă  Collioure, Argelès, Elne, Ă  Rivesaltes, Ă  Perpignan, Ă  Narbonne…Il n’est pas rare de voir la foule envahir la gare ou entourer le train, saluant les amnistiĂ©s avec des vivats rĂ©pĂ©tĂ©s Ă  la France, Ă  la RĂ©publique ou Ă  l’amnistie, chantant La Marseillaise, souvent suivie du Chant du DĂ©part.

Certes, une fois passĂ©es les premières arrivĂ©es, la rĂ©ception semble moins importante, mais des personnalitĂ©s comme Victor Hugo, les journalistes radicaux comme les amnistiĂ©s ne cessent de faire l’Ă©loge de la population locale pendant tout l’automne 1879.

En fait, il n’Ă©chappe Ă  personne que ce premier contact avec la France a lieu dans des terres connues pour leur radicalisme. Non loin de lĂ , il y a eu la Commune de Narbonne. Et si, en 1871, le maire de Perpignan Escarguel a refusĂ© de proclamer la Commune, il a nĂ©anmoins adoptĂ© une attitude conciliatrice. En 1879, il est dĂ©putĂ© radical des PyrĂ©nĂ©es-Orientales. Il est lĂ  pour les arrivĂ©es des bateaux en septembre.

D’autre part, en cet automne, Louis Blanc, dĂ©putĂ© radical de la Seine, parcourt le Midi pour y faire une sĂ©rie de confĂ©rences. Comme beaucoup de rĂ©publicains radicaux, Louis Blanc a condamnĂ© la Commune, mais il a Ĺ“uvrĂ© pour le vote d’une amnistie et pour l’aide aux amnistiĂ©s. Et le 12 octobre, Ă  Port-Vendres, c’est accompagnĂ© de l’enthousiasme de la foule qu’il vient en personne recevoir les rapatriĂ©s du Calvados et assister au dĂ©part du train spĂ©cial vers Paris.

Brest remplace Port-Vendres

Après ces retours massifs de septembre-octobre, Port-Vendres fut abandonnĂ© et les navires accostèrent Ă  Brest. L’Ă©motion suscitĂ©e par ces rapatriements, qui n’avaient pas occasionnĂ© de troubles politiques, contribua Ă  favoriser le vote de l’amnistie totale. Celle-ci fut enfin votĂ©e le 11 juillet 1880, quelques jours avant la cĂ©lĂ©bration du 14 Juillet comme fĂŞte nationale. Elle faisait partie des mesures symboliques du pouvoir rĂ©publicain, qui cherchait Ă  la rĂ©conciliation de la Nation autour de la consolidation du rĂ©gime. Ce n’est qu’en janvier puis juin 1881, dix ans pratiquement après la Commune, qu’arrivèrent les tout derniers convois de rapatriĂ©s de Nouvelle-CalĂ©donie, sans connaĂ®tre l’accueil de cet automne 1879.

Laure Godineau (Université Paris 13)

Pour en savoir plus :

Laure Godineau, Retour d’exil. Les anciens communards au début de la Troisième République, Thèse de doctorat d’histoire, Université Paris 1, 2000.

Jérôme Quaretti, Le mouvement communaliste et le Roussillon (1871-1880), Mémoire de maîtrise d’histoire, Université de Perpignan, 1997.